lundi, 22 janvier 2007

 

Les Trois Cahiers est un conte envoyé par P.-Alain Pzest au Prix Littéraire de Gruyères 2007, qui est disponible sur ce site.

Ci-dessous un commentaire de ce texte par l’auteur.


« Autobiographique, un poil, mais un poil seulement !

C’est justement le thème “métalittéraire” du conte : qu’est-ce qui est le mieux ?

Le totalement fictif ou le purement autobiographique ?

Ma réponse : les deux. Il y a deux fins à ce conte.

Deux fins dans les deux sens de la fin,

la chute et le but. Le premier but étant bien sûr de divertir.

De plus, il y a deux Jeanne, celle de l’amour et Jean-Jeanne dans Rhinocéros.

Tu auras remarqué le nom d’Edmond, le même qu’Edmond Crivain dans On met l’art à mort.

L’autre fin, l’autre but du conte est de mettre en évidence la capacité ou l’incapacité de la littérature à changer la réalité. Ou pas. (Je veux dire : j’ai pas forcément d’avis arrêté là-dessus, mais en tout cas il se passe quelque chose.) Regardons la fin des deux histoires :

  1. 1.“Edmond apporte le premier cahier plein, celui de la vie ordinaire, [...] C’est ainsi que [...] monsieur l’imprimeur imprima le premier cahier plein d’Edmond. Vous savez, celui qui coupe du bois dans la forêt. Le rocher. Le lac.”

Ici l’histoire racontée fait simplement reconnaître à l’auditeur du conte une personne qu’il connaît. “Tu sais, machin, il a écrit un livre sur sa vie.” Comme ce médecin qui a sorti un livre sur la dépression qu’il a eue. Son bouquin l’a fait mieux connaître auprès de ses patients, sans changer forcément la réalité. (Il est toujours médecin dans le même village et toujours un peu en burn-out.)

  1. 2.“Edmond aurait amené le troisième cahier plein, celui du futur idéal, à l’auberge du village. [...] Magnifique, fantastique, aurait crié monsieur l’imprimeur avant d’imprimer le troisième cahier plein d’Edmond. Vous savez, celui qui tient l’auberge du village. Le mari de Jeanne.”

Ici le livre imprimé permet un changement drastique de la réalité. L’auteur (Edmond), en exprimant sa vision idéale de la réalité, permet à celle-ci d’évoluer, de se débloquer, puisqu’à la fin du conte, le conteur dit “tu sais, l’auteur est le gars qui, maintenant, est le mari de Jeanne.”


L’adresse “Vous savez,” permet d’insérer la voix du conteur dans le conte, d’en faire un personnage, et de créer deux niveaux de narration dans le texte, même si l’un des deux est ténu. Sans compter le niveau de narration contenu dans les cahiers eux-mêmes (car le conteur raconte peut-être ce qu’il a lu. Ou pas). Il y a une sorte de multiple mise en abyme à l’infini.

On peut s’imaginer que le conte est conté par un conteur fictif (qui a lu un des cahiers fictifs, ou les deux) à des auditeurs fictifs qui sont sensés connaître le héros de cette fiction.

Encore faut-il être sûr que la voix du conteur (la voix de base du récit) raconte bel et bien la réalité. Parce que si elle raconte le contenu d’un des cahiers elle raconte peut-être une fiction. Peut-être même que l’auteur a tout inventé (ou pas).

Il y a donc un double balancement de la narration entre le fictif et le réel d’une part et d’autre part entre le fictif et l’autobiographique (ce qui revient un peu au même d’ailleurs). Et bien sûr il y a deux niveaux de fiction aussi, celui du conte que j’ai envoyé et celui d’un des cahiers écrits par le héros de ce conte.

Enfin, peut-être pourrait-on conclure que la capacité de la littérature à changer le monde est, elle-même, une fiction, une utopie. Thomas More, homme politique, inventeur du mot “utopie” et auteur du livre Utopia (1516) fut décapité en 1535 pour s’être opposé au divorce d’Henri VIII.


Voilà ce qu’on peut observer à la lecture de ce court texte. Mais on peut tout aussi bien dire le contraire… »

 
 

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