L’ultime dindon
mardi, 16 novembre 2004
 
Voilà. Il me faut plus tard expliquer le contexte de la cuisson des oignons. Je le ferai maintenant. Voilà.
 
Je suis assis à un banc de poissons en lavabo de philosophie. Du coup, ce n’est pas de l’écriture sous psychotrope, mais sous somnifères. D’où le style onirique.
 
D’ailleurs les poissons n’ont ni stylo ni rixe, c’est une race paisible. L’être fait paître les poissons dans la palestre, malgré la vocation violente du lieu.
 
Je l’ai dit jadis à ma kylix de cinq stades, mais celle-ci n’en avait rien à faire de la course de chevaux. Il faut reconnaître que pour une coupe grecque il n’y a que l’eau qui compte; l’eau c’est chouette, il faut dire. Parfois les récipients aiment le vin, mais je ne sais si les poissons y crayonnent.
 
Quoi qu’il en soit, on sait que les éponges vont bientôt pomper l’eau de la mer Egée; entre nous, elles feraient bien d’y pomper également tout ce que l’homme – brocolis du Paraguay… et d’ailleurs – tout ce que les brocolis donc ont pu y déjeter: huile de pamplemousse et des petits bouts d’amertume en petites miettes de bromure fumé. Oui, c’est vrai; d’ailleurs c’est le régime grabataire du panda de ma nourrice qui rime avec le vice.
 
Les ribambelles vous ont-elles tourbillonné des vices du calice de ma nourrice nommée Boris? Elle a des moustaches. L’éléphant.
 
Mon asperge court à sa perte. Si la casserole reste vide, les somniphiques philosofères ne vont pas tarder à picoter, picorer, envelopper de coton les petits vers de terre de mes grasses circonvolutions ridiculement cérébrales. Céréales, faiseurs de cercles.
 
Nous parlions de la cuisson des oignons.
 
  1.  
 
On devra d’abord sortir les oignons de leur individualisme consciencieux. Les oignons vivent en effet reclus dans leurs potagers, et ils picorent, picotent, enveloppent de coton leurs gravillons préférés. La main de l’homme grave déballe les gros oignons, les pose sur le stylobate et attend qu’ils s’organisent en démocraties suburbaines anarchistes. (Elle peut attendre longtemps; les oignons sont farouchement solitaires.) Ils sont forts les oignons, ils font pleurer les gens tellement ils frappent.
 
Alors il faut les cuire, cuire, cuire, découper en rondelles dégoulinantes et les faire repartir dans du beurre, dans du gras qui fond et se mêle au jus d’oignon cinq minutes c’est prêt et on passe à table.
 
  1.  
 
L’autre jour, après avoir cuit les oignons justement, je me suis fait cambriolé. J’ai appelé la police, qui m’a envoyé un huissier pour l’état des lieux.
 
L’huissier est arrivé trois siècles avant, avec un chapeau haut-de-forme et des douves accrochées au bout des lèvres comme on se pend des boucles d’oreilles, pour que ça croque sous la dent. La mode; ça lui sied – sale huissier!
 
Il descendit de sa calèche et remonta le long de mes sabots en ahanant, après avoir harnaché ses ânes Annan et Kofi.
– Que vous a-t-on offert, monsieur?
– Rien, monsieur l’agent, on m’a volé.
– Bonsoir. Je suis huissier.
– A vous souhaits!
– Bonsoir! Vous, que souhaitez-vous?
– Vivre heureux!?
– Très drôle. On me l’a déjà faite.
Sur ces entrefaites, il mit les voiles.
 
  1.  
 
Les poils hérissés, je regardai la chaloupe hérétique voilée du compte-à-fric. Ce soir-là encore je ne profiterais pas de la soupe au lait de la Louve de l’Etat des Lieux, qu’appellent les citoyens de Kappel, main levée.
 
Je m’assis sur la lentille et considéra ses protéines binoculaires. Le silence est un petit rien qui emplit très vite l’espace disponible. Comme un pet. Navré pour Romulus et Rémus, mais la soupe au lait, eh bien c’est de la soupe au lait, peut-être même de chalet, c’est pas du champagne! Encore une histoire d’oignons, évidemment.
 
On a trop souvent ignoré les labyrinthes à huit circonvolutions. Ils ressemblent à des oignons coupés en rondelles. Ça pique les yeux, c’est insoutenable! On coupe les oignons avec un couteau de champs magnétiques, mais c’est l’oignon qui nous enfonce des piques dans la tête et qui remue le cerveau pour chambouler la cuisine.
 
Tout ceci nous amène à la cuisson…
 
… des artichauts…
 
… et des betteraves!
 
  1.  
 
La différence entre les artichauts et les betteraves est capitale. L’artichaut s’effeuille et les betteraves, eh bien, je ne sais pas à quoi elles ressemblent.
 
  1.  
 
Je tourne les pages d’un livre comme j’arrache les feuilles des artichauts. Je tends le doigt, pince la feuille, tire doucement et nappe légèrement – parfois grassement – la page d’un œil de mayonnaise bien salée. La langue et les dents râpent mollement la chaire d’encre qui coule dans le cerveau en charriant une douce voix intérieure qui titille les papilles imaginatives. C’est drôlement bon.
 
Ça fait longtemps que je n’en ai pas mangé. «Maman» en cuisinait régulièrement quand j’étais plus jeune. C’est ça l’inconvénient dans une famille, il faut jongler avec les goûts de chacun. Par contre, un livre, on peut le lire tout seul dans son coin, comme une gourmandise chapardée, en cachette; c’en est encore meilleur. Une gourmandise… en forme de grosse tulipe avec un goût de gazon, remarquez…
 
Ce n’est pas le papier et l’encre qui sont bons dans un livre, c’est ce qu’on fait de ces ingrédients, c’est la mayonnaise. Ecrire bien, c’est un peu cuisiner.
 
Il faudra que je demande à ma mère de me faire des artichauts, à l’occasion. Je ne peux pas les cuisiner moi-même: moi, je n’écris pas bien.
 
Ça fait vraiment longtemps que je n’ai pas dégusté d’artichaut. A l’inverse, je lis beaucoup de livres. Trop. La mayo devient fade à force. On peut changer de pays et se gaver de ketchup ou de sauce d’huître mais au final c’est kif-kif bourricot. Ça manque de piment.
 
Attention donc à la surdose de mescalyonnaise…
 
  1.  
 
Quant aux betteraves, elles occupent dans mon esprit une forme patatesque (Merci.) se tordant à l’infini dans une pelote de coton hérissée de piquants délicieux. Ça ressemble à un conglomérat d’un solide aqueux qui aurait été figé en apesanteur, de la boue congelée subitement après que des enfants de Sibérie l’ont jetée en boules joueuses, mais moins froide. Toutes les langues possèdent une variété de termes pour désigner – sans définir – toutes ces «choses», ces «trucs» et ces «machins» qui foisonnent entre les frontières fragiles de quelque chose et de rien, de ceux qu’on nomme pudiquement «article indéfini» ou «neutre collectif.»
 
Que les animaux courent dans un zoo ou qu’ils composent des vers à partir de trochées vaudoises, on en vient toujours à critiquer leur existence morale. Ou alors on les attrape pour les manger. Ou prendre leur fourrure. Mais toujours de manière très ontologique.
 
Pour en revenir à la betterave, je doute qu’on s’en vêtisse, et je n’en ai jamais mangé. Elle ne sert donc à rien. Quel doit être son goût?
 
  1.  
 
La philosophie est un crustacé qui joue aux bourrelets, comme l’a dit Anal-sa-Gorge de Mille Laits dans «Les Chemins Tortueux de la Pensée.» L’illustre HEgéen ne parla pas, hélas, de betteraves (ni d’hélices), ce qui nous laisse hélas las dans l’Ellade de l’autre face, de l’autre bord, sur l’autre rive (turque). Tout dépend du réfectoire correspondant au contexte épistolaire de mon immanence spatio-temporelle; il faut qu’on excuse ma difficulté à m’exprimer: je confonds trop souvent grenouilles et batraciens, surtout dans l’eau bénite.
 
  1.  
 
Ah! ah! ah! Le respect de la dignité humaine est une cigarette roulée: ça se fume sans filtre la plupart du temps. Voilà ce que m’apprend la fameuse théorie de la betterave. Nous en avons déjà parlé plus avant et nous avons défini la forme (indéfinie) et son goût (inconnu). Donc, nous pouvons en venir à son utilité. Car, comme tout ce qui existe, elle doit bien servir.
 
Elle est aussi utile qu’un poireau, ou pire! un choux de Bruxelles (très belle ville d’ailleurs): ça ne sert à rien! Et alors? Tant mieux! Il faut juste lui donner un bon goût de fraise et une forme d’assiette et elle est mangeable… donc utile.
 
La vie, c’est assez simple en fait.
 
  1.  
 
Les betteraves aussi, en définitive…
 
Oublions cela.